TINTIN

Nous sommes en 1698. La Licorne, un fier vaisseau de troisième rang de la flotte de Louis XIV, a quitté l'île Saint-Domingue, dans les Antilles, et fait voile pour l'Europe avec, à bord, une cargaison de... de... enfin, il y avait surtout du rhum..." A cette hésitation alcoolophile, on aura identifié le narrateur. Qui n'est rien moins que le tonitruant capitaine Haddock mettant en scène l'épopée de son lointain ancêtre, le chevalier François de Hadoque, seul maître à bord - après Dieu s'entend - de la Licorne. Laquelle, tombée quelques pages plus loin entre les griffes du pirate Rackham le Rouge, sera sabordée par son propre capitaine, emportant dans les flots - du moins le pense-t-on - le mirifique trésor du flibustier.

    

Aussi incroyable que cela puisse paraître, l'exploration de l'épave par Tintin et consorts, bien que purement imaginaire, est néanmoins devenue aujourd'hui une des fouilles sous-marines les plus célèbres du monde francophone, grâce à un cocktail visionnaire d'aventures, de science et de technologie.

En réalité, nous ne sommes pas dans les Antilles de 1698, mais dans la Belgique de 1942. Comme l'explique Benoît Peeters, auteur de la biographie d'Hergé, Hergé, fils de Tintin (Flammarion, 2002), " Le Petit Vingtième dans lequel paraissaient les aventures de Tintin s'est arrêté en 1940. Hergé a trouvé refuge au journal Le Soir, que l'on appelle "Le Soir volé", car on l'a pris à son propriétaire, et qui est publié sous contrôle de l'occupant avec une ligne clairement collaborationniste".

A l'époque, Tintin constitue un phénomène de presse et pas encore d'albums et c'est en 1942 et en 1943, dans Le Soir, que vont paraître Le Secret de la Licorne et sa suite, Le Trésor de Rackham le Rouge. Cette longue histoire est publiée chaque jour sous la forme de petits strips, des bandes de 4 images seulement, qui sont le seul élément visuel du journal.

Mais pourquoi cette quête d'épaves ? "Hergé, qui avait fait tout au long des années 1930 des histoires extrêmement politiques avec Le Lotus bleu et Le Sceptre d'Ottokar, s'éloigne de l'actualité par prudence et par crainte de la censure, décrypte Benoît Peeters. Il y a une absence totale de référence à la guerre et le temps est comme suspendu. Hergé va en profiter pour approfondir son univers."

Pour le scénario, il est épaulé par un ami peintre et journaliste au Soir, Jacques van Melkebeke, passionné d'aventures maritimes, nourri de Robert Louis Stevenson et de Jules Verne. Le dessinateur s'appuiera aussi sur toute une documentation technique et scientifique, ce qui ne l'empêchera pas de commettre quelques erreurs... Tout comme Objectif Lune et On a marché sur la Lune anticiperont de plusieurs années la conquête de notre satellite, Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge annoncent une science qui n'existe pas encore à l'époque : l'archéologie sous-marine. Pour un puriste comme l'archéologue Michel L'Hour, conservateur en chef du patrimoine au département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm), Tintin n'est cependant qu'"un simple chasseur de trésor et il n'a pas de démarche scientifique" : le reporter à houppette ne considère pas l'épave comme un réservoir de connaissances, comme une bulle temporelle capable, à condition que l'on sache l'interpréter, de s'ouvrir sur un passé oublié, celui du quotidien d'un navire. Certes. Mais les choses ne sont pas aussi tranchées et Michel L'Hour est prêt à mettre quelques bémols dans son jugement sévère.

Hergé pressent avec justesse la préparation et le déroulement d'une fouille sous-marine. Ainsi, en exceptant les péripéties inhérentes aux exploits tintinesques, le premier des deux albums s'apparente étonnamment bien à la pénible collecte de renseignements historiques préalable à toute recherche d'épave : la lecture des Mémoires du chevalier de Hadoque et le décryptage des parchemins révélant le lieu du naufrage. "De plus en plus d'épaves datant de la même période que celle de la Licorne "remontent" par des rapports de fortune de mer rédigés par le capitaine, indiquant le nom du bateau et le lieu de sa perte, explique Michel L'Hour. Lorsqu'il y a eu des survivants, on découvre parfois des lettres échangées entre les armateurs et les assureurs. Aujourd'hui, vous trouvez des privés qui vendent leurs services d'archivistes pour bâtir un dossier sur tel ou tel navire."

C'est d'ailleurs à trop vouloir être précis qu'Hergé commet sa première bourde, quand François de Hadoque livre la position de la Licorne : 20°37'42'' de latitude nord et 70°52'15'' de longitude ouest. Une précision à la seconde d'angle, digne... d'un GPS. En cette fin de XVIIe siècle, la meilleure détermination possible de la latitude s'arrête à la minute d'angle et seule l'invention du sextant en 1730 permettra de descendre en deçà.

 Quant à la mesure de la longitude, qui revient ni plus ni moins à la détermination du décalage horaire avec un méridien de référence, elle est encore plus floue. Il faudra attendre plusieurs décennies pour que le Britannique John Harrison, au bout d'une vie de labeur, construise une horloge marine assez précise pour que l'on puisse se repérer en mer.

Le Trésor de Rackham le Rouge s'ouvre sur les préparatifs de l'expédition. Ironie de l'histoire, en cette année 1943, au moment où Tintin et Haddock achètent le scaphandre qui doit leur servir à explorer l'épave, l'ingénieur Emile Gagnan invente, à la demande d'un certain Jacques-Yves Cousteau, alors capitaine de vaisseau, le détendeur qui permet l'utilisation par le plongeur de bouteilles d'air comprimé.

Hergé ignore alors l'apparition de l'homme-grenouille, qui sera le déclic de l'archéologie sous-marine. Mais le dessinateur belge fait d'une certaine façon mieux en inventant... le professeur Tournesol. Il est en effet le premier à mettre un chercheur sur une fouille subaquatique !

Imperméable et melon vert olive, barbiche et parapluie, Tryphon Tournesol est à la fois le dernier personnage majeur de l'univers Tintin et l'héritier d'une série de scientifiques créés par Hergé. Comme l'explique Albert Algoud, écrivain et tintinologue, "l'aventure précédente, L'Etoile mystérieuse, elle aussi écrite pendant la guerre, elle aussi l'histoire d'une expédition maritime, est une répétition générale de la Licorne. Hergé, qui s'est toujours fait le reflet de l'évolution des sciences et des techniques du XXe siècle, avec la conquête des océans et de l'espace, l'invention de la télévision et la lutte contre les maladies, y met en scène le professeur Calys et toute une brochette de savants".

Auguste Piccard (1884-1962) et de son assistant Paul Kipfer à Bruxelles après leur ascension du 27 mai 1931. Ils ont réussi le premier vol stratosphérique (15 781 mètres)

dans un ballon baptisé FNRS, du nom du Fonds National de la Recherche Scientifique Belge qui avait financé l'expérience. Clichés Hersleven, 1931

De l'aveu même d'Hergé, le modèle de Tournesol était le Suisse Auguste Piccard, qui enseignait à Bruxelles : comme l'expliquait le père de Tintin à Numa Sadoul, dans ses Entretiens avec Hergé (Flammarion "Champs", 2003, Tournesol "était un Piccard en réduction, car le vrai était très grand. Il avait un cou interminable qui surgissait d'un col trop large. Je le croisais parfois dans la rue et il m'apparaissait comme l'incarnation du "savant". J'ai fait de Tournesol un mini-Piccard, sans quoi j'aurais dû agrandir les cases des dessins !" Piccard, qui apparaît - à grandeur réelle - dans une case de L'Etoile mystérieuse, est connu à l'époque pour son exploration de la stratosphère en ballon. "Il avait un physique très graphique, mais je pense que c'est surtout l'image du scientifique technicien payant de sa personne qui a dû séduire Hergé", suggère Benoît Peeters.

Tournesol va lui aussi payer de sa personne. "Il n'est pas présenté comme M. la Science, mais plutôt comme un bricoleur, le huitième accessit du concours Lépine, souligne Benoît Peeters. Du coup, on ne veut pas de lui, et il entre en force dans le récit, en montant à bord comme passager clandestin. C'est une très jolie idée d'Hergé que ce savant s'impose et devienne indispensable grâce à son petit sous-marin."

Il s'agit là d'une intuition surprenante. Les explorations subaquatiques de l'époque se faisaient sans que les scientifiques aillent sous l'eau. Et même lorsque Cousteau ouvre, en 1952, le premier grand chantier d'archéologie sous-marine près de l'îlot du Grand Congloué, à la sortie de Marseille, l'archéologue Fernand Benoît ne plonge pas. Ce qui l'empêche d'ailleurs de comprendre qu'il n'y a pas une, mais deux épaves antiques au fond de l'eau... Comme l'explique Jean-Yves Empereur, directeur de recherches au CNRS et qui fouille à Alexandrie, "par le passé, c'étaient plutôt des professionnels de la plongée qui faisaient de l'archéologie sous-marine que des archéologues qui plongeaient...".

Le Mésoscaphe Auguste Piccard

De manière très symbolique certes, mais en avance sur son temps, Tournesol effectue lui-même la première plongée de son submersible maquillé en requin - précédant (ou inspirant ?) son modèle Auguste Piccard qui consacrera la seconde moitié de sa carrière aux descentes dans les abysses à bord de son bathyscaphe.

L'implication du chercheur est donc indispensable à l'exploration raisonnée des fonds sous-marins. Grâce à Tournesol et à son requin d'acier, Tintin découvre la Licorne, laquelle, en l'absence d'appareil perfectionné tel qu'un magnétomètre ou un sonar, n'aurait probablement jamais pu être localisée. Comme copiée d'une gravure de Vingt Mille Lieues sous les mers, l'épave est là, majestueuse... et complètement incongrue, ainsi que l'explique Michel L'Hour, non sans cruauté pour Hergé : "Trouver le bateau en élévation avec la figure de proue, c'est hors de question. On peut éventuellement voir ce cas de figure dans des grands lacs américains froids, mais dans les eaux chaudes et salées des Antilles, le bois est complètement mangé s'il n'est pas conservé à l'abri de l'oxygène..."

Hergé, qui avait fait confectionner une maquette de la Licorne pour mieux la dessiner et imaginer les ravages du temps, s'est donc trompé une deuxième fois. Bien d'autres détails sont incorrects, à commencer par l'impossible conservation des objets métalliques tels que les épées et les haches, qui se couvrent naturellement de concrétions.

Le dessinateur belge a-t-il commis une troisième grosse bévue ? Impitoyable, Michel L'Hour pointe du doigt le rhum qu'Haddock remonte et boit. Non pas que le verre se conserve mal, puisqu'il arrive d'en retrouver intact. Mais le contenu des bouteilles est-il... buvable ? Michel L'Hour pense que, même cachetés, les bouchons n'ont pas résisté. On accordera le bénéfice du doute à Hergé en rappelant que les bouteilles de champagne transportées par le schooner suédois Jönköping, coulé en 1916 en mer Baltique, ont été découvertes en 1997 en parfait état de conservation. De même, les papiers de François de Hadoque, retrouvés dans un coffret, ont plausiblement pu traverser les siècles sans être anéantis.

Tintin n'est pas archéologue. Certes, il explore l'épave "méthodiquement", selon ses propres termes, mais il n'a pas de suceuse pour aspirer les sédiments, il n'utilise pas de carroyage pour noter avec précision l'emplacement des objets qu'il ramasse, il n'a pas conscience que son intrusion détruit la bulle spatio-temporelle créée par le naufrage de la Licorne.

Néanmoins, Hergé a bien perçu les spécificités d'une fouille sous-marine : "Il fait sentir le temps de la recherche, le temps de la préexploration avec le sous-marin, analyse Benoît Peeters. Ce n'est pas facile de trouver la Licorne, de la fouiller comme il faut, de l'interpréter correctement."

De même, la dernière page de l'album illustre le souci de restituer au public les résultats de la fouille, par le biais d'une exposition. Les objets découverts suivent le cheminement qui n'est malheureusement pas toujours emprunté dans la réalité : la figure de proue de la Licorne, une ancre, un canon, un coffret, les parchemins terminent dans un musée.

 A l'instar des chercheurs d'aujourd'hui qui ne se focalisent pas sur la valeur pécuniaire des objets repêchés mais uniquement sur leur apport scientifique, on en aurait presque oublié le trésor, qui n'était pas au fond de l'eau. Il faut là encore l'entêtement de Tryphon Tournesol pour résoudre le mystère. En analysant les parchemins remontés de l'épave, qu'il a séchés et dont il a reconstitué le puzzle, il découvre l'indice menant au château de Moulinsart, où est caché le butin de Rackham le Rouge.

De nouveau, c'est le petit scientifique dur d'oreille qui sauve l'aventure. Grâce, cette fois, à un pur travail... d'archéologue.

Pierre Barthélémy

Article paru dans Le Monde, édition du 25.07.06.

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